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Ours au Japon : mise en contexte.

Voici un premier document que j'ai rédigé dans le cadre de ma préparation de mon périple au Japon.


1. Introduction


Le Japon abrite deux espèces d'ours bien distinctes : l'ours brun d'Ezo à Hokkaido, l'un des plus grands carnivores terrestres du pays, et l'ours noir d'Asie sur Honshu et Shikoku, plus petit et largement forestier. Longtemps considérés comme menacés au point que certaines autorités locales ont activement cherché à protéger leurs effectifs, les deux espèces connaissent depuis les années 1990-2000 une croissance démographique et une expansion géographique marquées, documentées par le ministère de l'Environnement et les autorités préfectorales.

Cette croissance s'accompagne d'une hausse continue des incidents avec des humains : le Japon a battu son record de décès par attaque d'ours trois années de suite entre 2023 et 2025. Ce document présente les deux espèces, leur répartition, l'évolution chiffrée de leurs populations et des attaques, les cas historiques les plus marquants, et le rôle documenté de l'arrêt des politiques de chasse dans cette évolution.


2. Les espèces d'ours au Japon


2.1 L'ours brun d'Ezo, Higuma (ヒグマ)


Sous-espèce de l'ours brun eurasiatique, l'ours brun d'Ezo (Ursus arctos yesoensis) est présent exclusivement sur l'île de Hokkaido, au nord de l'archipel. C'est le plus grand mammifère terrestre du Japon : les mâles adultes mesurent de 1,9 à 2,3 mètres pour un poids de 120 à 250 kg, l'individu le plus lourd jamais recensé ayant atteint 520 kg ; les femelles sont plus petites, autour de 1,6 à 1,8 mètre pour 150 à 160 kg. Omnivore opportuniste, il se nourrit d'environ 60 espèces végétales, d'une quarantaine de fruits différents et d'une trentaine d'espèces animales, dont le saumon lors des remontées de rivière. Il entre en hibernation à la fin de l'automne, indépendamment de l'enneigement, et les femelles mettent bas dans leur tanière durant cette période. Sa longévité à l'état sauvage avoisine 30 ans.


2.2 L'ours noir du Japon, Tsukinowaguma (ツキノワグマ)


L'ours noir du Japon (Ursus thibetanus japonicus), sous-espèce endémique de l'ours noir d'Asie, occupe les zones forestières et montagneuses de Honshu et, de façon résiduelle, de Shikoku. Nettement plus petit que l'ours brun, il mesure de 1,0 à 1,5 mètre de long pour un poids de 60 à 120 kg chez le mâle et de 40 à 80 kg chez la femelle. Son pelage noir uniforme porte souvent une tache pectorale blanche en forme de croissant, à l'origine de son ancien nom scientifique Selenarctos (« ours lunaire »). Son régime est majoritairement végétarien — glands, fruits, bourgeons — complété d'insectes et, plus rarement, de charognes ou de petites proies. Plutôt nocturne, il hiberne l'hiver après être redescendu en altitude. Sa longévité sauvage avoisine 24 ans.


 

Caractéristique

Ours brun d'Ezo

(Higuma)

Ours noir du Japon (Tsukinowaguma)

Nom scientifique

Ursus arctos yesoensis

Ursus thibetanus japonicus

Répartition

Hokkaido uniquement

Honshu et Shikoku (éteint à Kyushu)

Taille (mâle)

1,9 à 2,3 m ; 120 à 250 kg (max. rapporté : 520 kg)

1,0 à 1,5 m de corps ; 60 à 120 kg

Taille (femelle)

1,6 à 1,8 m ; 150 à 160 kg

40 à 80 kg

Signe distinctif

Pelage brun, forte bosse musculaire à l'épaule, griffes longues non rétractiles

Pelage noir, tache pectorale blanche en croissant (à l'origine du nom « ours lunaire »)

Longévité

≈ 30 ans à l'état sauvage

≈ 24 ans à l'état sauvage

Régime alimentaire

Omnivore très diversifié : végétaux, poissons (saumon), insectes, mammifères

Essentiellement végétarien : glands, fruits, bourgeons, insectes ; charognes occasionnelles

Population actuelle estimée

≈ 12 000 individus (2025)

≈ 42 000 individus et plus au niveau national (2025)

Comparaison des deux espèces d'ours présentes au Japon.


3. Répartition géographique


Leur répartition suit une logique insulaire stricte, avec une exception notable : Hokkaido n'abrite que l'ours brun, tandis que Honshu et Shikoku n'abritent que l'ours noir. Kyushu, en revanche, ne compte plus aucun ours : son extinction y a été officiellement déclarée en 2012 par le ministère de l'Environnement, la dernière observation fiable remontant à la fin des années 1980. Sur Shikoku, la population d'ours noir est classée en danger critique d'extinction, avec un minimum estimé à 26 individus en 2024, concentrés dans le massif du mont Tsurugi à la frontière de Tokushima et de Kochi.


Entre 2003 et 2018, le ministère de l'Environnement a mesuré une expansion sensible de l'aire de répartition de l'ours noir sur l'ensemble du territoire, avec des variations régionales fortes : +129 % à Hokkaido (zones marginales), +134 % dans le Tohoku, jusqu'à +270 % dans la région du Chugoku. Seule Shikoku a connu une évolution inverse, avec un recul de 88 % de son aire occupée, confirmant l'état critique de cette population isolée.

 

 

 

Carte schématique de répartition des ours au Japon, avec les lieux des principales attaques historiques citées en partie 7.


4. Évolution des populations



Évolution de la population d'ours bruns à Hokkaido et de l'aire de répartition de l'ours noir sur Honshu.


4.1 Ours brun : une population multipliée par 2,3 depuis 1990


Selon les estimations de la préfecture de Hokkaido, la population d'ours bruns a été multipliée par environ 2,3 entre 1990 et 2023, passant d'environ 5 000 individus à une estimation médiane de 11 690 en 2023 (intervalle de confiance à 95 % : 5 555-21 803). Le secrétariat du Cabinet japonais évalue la population actuelle à environ 12 000 individus. Fait notable : l'estimation 2023 a marqué la toute première baisse enregistrée depuis le début des statistiques modernes, un repli que les autorités locales surveillent attentivement pour déterminer s'il s'agit d'une inflexion durable ou d'une fluctuation ponctuelle.


4.2 Ours noir : une expansion territoriale continue, sauf à Shikoku


Il n'existe pas d'estimation nationale historique aussi continue pour l'ours noir que pour l'ours brun ; le ministère de l'Environnement mesure plutôt l'évolution de son aire de répartition, un indicateur reconnu de la dynamique démographique. Cette aire a doublé entre 1978 et 2018, et augmenté d'environ 50 % entre 2003 et 2018 seul (facteur ×1,5, selon le ministère de l'Environnement). La population nationale actuelle est estimée à plus de 42 000 individus. Cette tendance générale à la hausse masque cependant la situation opposée de Shikoku, où la population, coupée du reste de l'archipel, reste minuscule et fragile.


5. L'arrêt de la chasse et la croissance des populations


5.1 La chasse de printemps à Hokkaido (1966-1990)

À partir de 1966, Hokkaido a mis en place une politique active d'élimination appelée « chasse de printemps » (春グマ駆除), consistant à traquer les ours bruns à leur réveil d'hibernation pour limiter les dégâts agricoles et les attaques. Cette politique s'est révélée d'une efficacité redoutable : selon une étude de l'université de Hokkaido menée dans les années 1980, la population estimée avait chuté à environ un dixième de son niveau d'une décennie plus tôt, suscitant de réelles craintes d'extinction locale de l'espèce.


5.2 La fin de la chasse de printemps (1990) et ses effets


Face à ce risque, le gouverneur de Hokkaido Takahiro Yokoji a mis fin à la chasse de printemps en 1990, repositionnant l'ours brun comme symbole de l'environnement naturel de l'île plutôt que comme nuisible à éradiquer. Depuis cette décision, la population a environ doublé par rapport à son niveau de 1990, conformément à la trajectoire de croissance présentée en partie 4.1. Les experts cités par la presse japonaise soulignent toutefois un paradoxe : les dégâts et attaques progressent à un rythme encore plus rapide que la seule croissance démographique, ce qui suggère l'intervention de causes supplémentaires.


5.3 Un facteur aggravant : le déclin et le vieillissement des chasseurs


Au-delà de l'arrêt des politiques d'élimination ciblées, le Japon fait face à un déclin structurel du nombre de chasseurs, dans un contexte de vieillissement et de dépeuplement rural général. Cette baisse de la pression cynégétique, combinée à la déprise agricole (abandon de l'entretien des terres cultivées et des zones tampons semi-naturelles autrefois entretenues entre forêt et habitations), réduit la barrière naturelle qui limitait auparavant l'incursion des ours en zone habitée. Les autorités évoquent également un phénomène d'apprentissage comportemental : des populations d'ours de plus en plus familiarisées avec la présence humaine, transmettant cette accoutumance aux générations suivantes.


6. Les attaques : une évolution préoccupante



Évolution des incidents corporels et des décès liés aux attaques d'ours au Japon, années fiscales 2009-2025.


6.1 Une hausse continue, avec trois records consécutifs


D'après le ministère de l'Environnement, les incidents corporels causés par des ours étaient relativement stables jusqu'au milieu des années 2010 (autour de 140-145 par an), avant de bondir à 197 en 2023, année alors qualifiée de pire bilan depuis le début de la compilation mensuelle des statistiques en 2006. Le nombre de décès a ensuite battu son record trois années de suite : 6 en 2023, 9 en 2024, puis 13 en 2025 selon le secrétariat du Cabinet — un total de 216 incidents et 238 victimes recensés pour la seule année fiscale 2025.

 

6.2 Les causes avancées par les autorités et les chercheurs


—  Mauvaises récoltes de glands et de faînes : lorsque la nourriture naturelle vient à manquer en montagne, les ours se rapprochent des habitations en quête de nourriture — c'est le facteur déclencheur le plus régulièrement cité, notamment pour expliquer les pics de l'automne 2023.

—  Déprise des zones tampons agricoles et forestières autrefois entretenues, qui limitaient le contact direct entre forêt et habitation.

—  Déclin du nombre de chasseurs et vieillissement de la profession, réduisant la pression exercée sur les populations (voir partie 5.3).

—  Accoutumance comportementale : des ours de moins en moins craintifs de la présence humaine, un phénomène que les spécialistes estiment transmis aux jeunes générations.

La région du Tohoku concentre à elle seule environ 60 % des incidents recensés au niveau national, les préfectures d'Iwate et d'Akita étant les plus touchées.


7. Les attaques historiques les plus marquantes


7.1 L'incident de Sankebetsu (1915) — la pire attaque de l'histoire du Japon


Entre le 9 et le 14 décembre 1915, dans le hameau de Rokusen-zawa (village de Sankebetsu, Hokkaido), un ours brun mâle de grande taille a tué sept personnes et en a blessé trois autres au cours d'une série d'attaques répétées contre les habitations du village, y compris en pleine veillée funéraire de ses premières victimes. L'autopsie de l'animal, abattu le 14 décembre par le chasseur Yamamoto Heikichi, a révélé qu'il avait déjà tué au moins trois femmes dans d'autres villages avant ces événements. Resté largement oublié pendant près de 50 ans, l'incident n'a été redécouvert et documenté qu'en 1961 ; il demeure aujourd'hui la référence absolue en matière de gravité d'une attaque d'ours au Japon.


7.2 L'attaque du club de randonnée de l'université de Fukuoka (1970)


En juillet 1970, cinq étudiants du club de randonnée (Wandervogel) de l'université de Fukuoka installent leur campement sur le mont Kamui-Ekuuchikaushi, dans la chaîne du Hidaka à Hokkaido, à environ 1 900 mètres d'altitude. Un ours brun s'approche du camp le premier soir, attiré par les provisions ; les étudiants le repoussent et récupèrent leurs affaires — une réaction que les analyses ultérieures identifient comme une erreur stratégique, l'ours ayant alors perçu le groupe comme un rival plutôt qu'une menace à éviter. L'animal revient le lendemain matin, renverse la tente, puis traque le groupe jusque dans l'obscurité. Trois des cinq étudiants sont tués ; les deux survivants atteignent un poste de police le 27 juillet. Ce cas reste, encore aujourd'hui, une référence pédagogique sur la conduite à tenir — et à ne pas tenir — face à un ours devenu prédateur.


7.3 Le « tueur en série » de Kazuno, Akita (2016)


En mai et juin 2016, dans les montagnes de Kazuno (préfecture d'Akita), quatre personnes parties cueillir des pousses de bambou et des plantes sauvages comestibles sont tuées par un ou plusieurs ours en l'espace de trois semaines — un cas jugé exceptionnel car impliquant, selon l'enquête, plusieurs individus. Il s'agit du pire bilan jamais enregistré sur l'île de Honshu et du troisième pire de l'histoire du pays, derrière Sankebetsu et l'incident de l'université de Fukuoka.


7.4 « OSO18 » — le prédateur de bétail qui a fasciné le Japon (2019-2023)


Sans faire de victime humaine, l'histoire d'OSO18 est devenue l'une des plus commentées de la décennie : entre 2019 et 2023, cet ours brun mâle, surnommé d'après la zone de ses premières empreintes, a attaqué environ 66 bovins dans les régions de Shibecha et Akkeshi, à l'est de Hokkaido, en tuant 32. Sa capacité d'évitement exceptionnelle — déplacements nocturnes, évitement systématique des pièges — en a fait un symbole médiatique surnommé « l'ours ninja ». Il a finalement été abattu le 30 juillet 2023 par un chasseur municipal, dans un épisode qui a suscité autant de soulagement que de controverse sur la manière de gérer les ours à problèmes.


8. Synthèse


Le Japon connaît une croissance démographique documentée de ses deux espèces d'ours depuis le tournant des années 1990-2000, dans un contexte où les politiques d'élimination active — au premier rang desquelles la chasse de printemps à Hokkaido — ont été abandonnées pour prévenir un risque d'extinction locale alors jugé réel. Cette réussite en matière de conservation s'accompagne cependant d'une dégradation rapide de la cohabitation avec les populations humaines, portée par le déclin du monde de la chasse, l'abandon des zones tampons rurales et des ours de moins en moins craintifs. Les trois records de mortalité consécutifs enregistrés entre 2023 et 2025 ont conduit le gouvernement à annoncer un renforcement des moyens de gestion, sans qu'une inversion de tendance soit à ce jour confirmée.


9. Sources consultées


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